Faut-il travailler sur son passé en thérapie ? Ou est-ce le passé qui s’invite dans le présent ?

Introduction

« C’est du passé, je n’ai pas envie d’en parler. » « Pourquoi revenir là-dessus, ça ne changera rien. »

Beaucoup de patients arrivent en séance avec cette réticence, et elle est légitime : personne n’a envie de « fouiller » son passé pour le plaisir de le fouiller.

Mais la question posée ainsi part d’un malentendu. Ce n’est pas vraiment nous qui décidons d’aller chercher dans le passé. C’est le passé qui, silencieusement, s’invite déjà dans le présent, bien avant que quiconque n’ait choisi d’en parler.

Pour les professionnels de l’accompagnement, comprendre cette nuance change complètement la manière de poser la question du travail thérapeutique.

Ce n’est pas nous qui choisissons d’aller dans le passé, c’est le passé qui s’invite dans le présent

Le passé n’attend pas d’être convoqué pour agir.

Il est déjà là, silencieusement à l’œuvre dans la façon dont une personne interprète une remarque, réagit à un silence, ou anticipe une déception. La question n’est donc pas tant « faut-il aller chercher dans le passé ? » que « qu’est-ce que le passé est déjà en train de faire, ici et maintenant, dans le présent du patient ? »

Ce léger déplacement change tout : il ne s’agit plus d’imposer un retour en arrière, mais d’aider la personne à repérer ce qui, dans son vécu actuel, porte la trace d’une histoire plus ancienne.

Dans les processus que j’emploie et que j’enseigne, on ne choisit d’ailleurs pas ces scènes du passé avec la tête. C’est une écoute de l’ensemble, ressentis corporels, émotions, pensées spontanées, qui indique le chemin. Ces sensations deviennent un merveilleux point de départ vers des fils de mémoire qui cherchent simplement leur résolution et leur intégration.

Comment le passé se manifeste concrètement aujourd’hui

Ce phénomène prend plusieurs formes, pas toujours faciles à repérer :

  • une réflexion et une vision des choses conditionnées, et parfois restreintes, par des croyances, des injonctions ou des normes héritées du passé ;
  • des émotions légitimes et justifiées face à une situation actuelle, mais parfois amplifiées par le passé, au point de devenir excessives ou mal ajustées à ce qui se joue réellement ;
  • des émotions liées à une distorsion de la perception : vivre une séparation adulte comme un abandon, ou comme la confirmation de ne pas être à la hauteur, en répétition d’un vécu plus ancien ;
  • des réactions plus instinctives, plus « dans les tripes », parfois difficiles à comprendre pour l’adulte d’aujourd’hui : une boule au ventre, une angoisse diffuse, sans cause apparente dans l’instant présent.

Dans tous ces cas, le patient ne « repense » pas activement à son passé. C’est son passé qui s’exprime à travers lui, dans le présent, souvent à son insu.

Deux temps thérapeutiques, selon la construction de la personne

Faut-il alors toujours remonter vers ces scènes anciennes ? Cela dépend beaucoup de la personne, et du moment.

Si la construction psycho-émotionnelle de l’adulte reste incomplète, le travail gagne à s’appuyer d’abord sur le temps présent : consolider des appuis, une sécurité intérieure, avant d’aller explorer plus loin.

Si en revanche la personne est suffisamment étayée, contenante, construite et discernante, elle peut alors revisiter certaines scènes du passé qui continuent d’interférer et de la limiter aujourd’hui, sans que cela la déstabilise outre mesure.

Travailler le présent et se projeter, un temps thérapeutique à part entière

Il existe aussi des périodes où le plus juste est de travailler le présent et de se projeter vers l’avenir, en laissant reposer ce qui a déjà été élaboré du passé.

Explorer, agir, mener des projets soutient tout autant le développement de la confiance en soi et le déploiement de nouvelles ressources. Ce n’est pas un temps « en attente » du vrai travail : c’est un temps thérapeutique à part entière.

Entre passé, présent et projection dans l’avenir, il existe donc un tissage subtil, jamais figé dans un seul sens.

Alors, faut-il « travailler sur son passé » ?

Posée ainsi, la question a quelque chose de trompeur, comme si le passé était un dossier que l’on pouvait choisir de rouvrir ou de laisser fermé.

Revenir sur le passé, quand c’est le bon moment, ne consiste pas à raviver le passé juste pour le raviver. Il s’agit plutôt de reconnaître et remettre en mouvement des ressentis figés, de développer de l’empathie pour l’enfant que l’on a été, de construire un récit de soi subjectif, de sortir des dissonances cognitives et de récupérer sa boussole sensible, la légitimité et la vérité de son histoire. Cela permet aussi d’identifier et de restructurer les conclusions que l’inconscient a construites à cette époque — souvent des certitudes intimes sur soi ou sur le monde — et les mécanismes de protection mis en place en réponse. Une fois mises en lumière, ces conclusions peuvent enfin être questionnées, actualisées, et perdre leur emprise sur le présent.

La posture du thérapeute face à cette question

Accompagner ce mouvement demande une posture précise.

Il s’agit d’ajuster en permanence : reconnaître quand la personne a besoin d’un ancrage dans le présent, quand elle est prête à revisiter une scène ancienne, et quand il est temps de se tourner vers l’avenir. Rien de tout cela ne se décide à la place du patient, ni sur un mode systématique.

Cette exploration se fait au rythme de la personne, à partir de ce qui se présente concrètement dans sa vie actuelle. C’est cette porte d’entrée par le présent, et par le ressenti, qui rend le travail sur le passé accessible, même pour les personnes les plus réticentes à l’idée de « faire de la thérapie sur leur enfance ».

FAQ

Revenir sur son passé en thérapie, est-ce la même chose que le « ressasser » ?

Non. Ressasser consiste à revivre en boucle un souvenir sans que cela mène à un changement, souvent seul et sans cadre. Le travail thérapeutique sur le passé est structuré et accompagné : il vise une résolution, il fait bouger, intégrer et pacifier quelque chose, plutôt que de tourner en rond.

Existe-t-il un risque à revenir sur son passé en thérapie ?

Un risque existe effectivement : on parle alors de retraumatisation, un ravivement du vécu douloureux sans apaisement qui l’accompagne. C’est pourquoi le rythme, le cadre et la posture du professionnel sont essentiels pour l’éviter. Les processus enseignés ici sur l’enfant intérieur minimisent ce risque car s’adressent à des adultes déjà un peu étayés. Sur les traumatismes complexes, ils viennent souvent en complémentarité avec d’autres professionnels ou compétences.

Le travail sur le passé est-il réservé aux traumatismes importants ?

Non. Il concerne aussi bien des vécus marquants que des expériences plus discrètes, qui n’ont rien d’un traumatisme au sens clinique, mais qui continuent d’influencer les réactions présentes. Nous sommes tous façonnés et influencés par des contextes et événements de l’enfance, y compris hors traumatismes.

Ce sujet est-il abordé dans les formations de Véronique Bouquet ?

Oui, c’est un fil qui traverse plusieurs de mes formations, notamment celle sur le travail avec l’enfant intérieur, la femme enceinte, la psychogénéalogie & art-thérapie et sur la posture du thérapeute.